Pour ce que ça vaut…

Je ne l’ai pas choisie. Elle s’est imposée à moi cette étrange brunette qui faisait déjà partie de la vie de mes parents avant de foutre le bordel dans la mienne.  
Curieuse au départ, face à cet énergumène qui bougeait partout, qui chantait, qui se trémoussait et qui me regardait avec des yeux malicieux, j’ai voulu m’en rapprocher. Faut dire qu’elle faisait toujours des choses intéressantes, des trucs de grands ! Elle jouait avec ses étranges poupées de plastique articulées, elle écoutait de la musique bizarre sur laquelle elle faisait des chorégraphies, elle savait se  déguiser en princesse et parader… En somme je ne pouvais être plus heureuse d’avoir acquis au bout de quelques années, le statut de camarade de jeu officielle !
Parfois, elle rendait la fin de nos histoires inventées un peu cruelle. Elle n’hésitait pas à écraser Ken avec la voiture de Barbie quand elle en avait assez, elle balançait mon lapin en peluche (qui me semblait vivant) dans l’escalier pour avoir le plaisir de me regarder pleurer et faire un enterrement, et puis quand ses amies étaient là, elle s’amusait un peu à se moquer de mon incompétence. Je ne servais à rien faut dire, je ne connaissais pas les word apart ! Mais je lui rendais bien.. petite peste j’aimais aller cafter à mon père quand elle m’embêtait un peu trop (bien sur elle me le rendait par deux, trois chistolles une fois seules), lui crier dans les oreilles avec ma voix sur aigue de l’époque, et surtout..mon plus grand bonheur était de lire son journal intime (ou elle n’écrivait quasiment jamais) pour lui dire que de une, sa cachette était supra nulle et que de deux je savais tout ce qui composait sa vie.
Puis, les copines je les ai vues de plus en plus. J’en étais jalouse ! Non mais…c’était quoi ce bazar ? En plus avec elles ; elle lisait des magasines, collait des pages de publicités sur les murs de sa chambre, et gloussait au téléphone ! Etre fan des 2be3 ouais je pouvais comprendre, c’était des artistes ! Mais regarder des séries débiles, avec des rires étranges sortis de nulle part toutes les trois minutes, fallait m’expliquer !
Et puis, elle a commencé par s’approcher de ces bestioles bizarres : les garçons. Moi, je trouvais que ça ne servait à rien un garçon en soi ! C’est vrai quoi, ce Benoit qui faisait le mongole sur sa bicyclette en vacances à la montagne je ne voyais franchement  pas en quoi il était digne d’intérêt ( sauf si on voulait un partenaire pour jouer au ping pong) ! Mais enfin ce n’était pas grave, j’aimais toujours me glisser dans ses pas et la coller ! Alors bas j’ai fait les jeux de la bouteille pour embrasser mon ami d’enfance Josquin..c’était pas dégueulasse comme impression mais bon..ça valait pas un épisode de fort boyard ! Et puis qu’est ce qu’elle avait à commencer à se mettre des sous vêtements, à cacher les parties qu’elle disait « féminines » de son corps. Non mais franchement, moi je me promenais nue dans la baraque et je m’en fichais !
Tout d’un coup pourtant j’ai commencé à comprendre combien c’était bizarre de devenir peu à peu une femme et combien ce corps , il fallait le préserver. La brunette qui avait quatre ans de plus que moi était de plus en plus changeante. On était plus du tout dans le même univers ! Ca s’est aggravé quand on a changé de ville. Elle me semblait devenir miss lycée, avec sa bonne troupe d’amis et un homme à l’horizon. Moi ? J’étais la petite pestiférée de cinquième, tombée dans une classe de jeunes délinquants qui ne supportaient pas les parisiens (c’était bien ma veine) et qui s’amusaient à me torturer. J’étais moche, petite, je ne servais à rien et il était clair que je ne ferais rien de ma vie ! De plus je n’avais pas intérêt à pleurer à papa et maman, sinon j’étais prévenue, on me casserait la gueule. Malgré tout ça, ça dérangeaient pas franchement les garçons de me chopper dans les toilettes pour m’embrasser de force ou me peloter un peu, ni les filles de me copier dessus ou de me demander des faveurs. J’avais bien envie de parler à ma brunette qui devenait une femme, une vraie, mais je la voyais loin, en pleine crise d’adolescence, au téléphone, sur les tchats room, la porte de sa chambre fermée, la musique à fond les ballons.
Alors j’ai guéri les blessures toute seule, les parents aidant bien sûr, et on a rechangé d’appartement dans la même ville cette fois. J’étais devenue miss froideur et grande gueule : une critique et je te bouffais ! J’avais réfugié mes peurs et mes cicatrices dans le théâtre, seul moyen d’expression où je me comprenais. La brunette avait elle aussi évolué, dans un monde qui me paraissait celui de l’adulte, pleins de chiffres et de nombres ; un univers que je n’avais pas envie de connaître. De toute façon j’étais jalouse, oui je crevais d’envie face à ce bout de femme qui réussissait partout où j’avais échoué : les études,  la vie sociale jusqu’au fait d’être belle. Je me sentais nulle, le mauvais petit canard de la famille ! Et puis elle commençait à m’énerver à trainer avec  ce type, bodybuildé, détestable, qui tentait de la faire changer physiquement. Je me rappelle une fois je suis rentrée à la maison, habillée façon gothique, et coiffée comme un personnage de manga, pour le trip, comme ça. Elle est venue avec une amie à elle dans ma chambre, juste pour me montrer comme dans un zoo, avant de me traiter d’ovni. Ca c’était clair on n’était pas sur la même planète !
On se séparait de plus en plus. Pour moi elle devenait une femme d’affaire insensible qui allait finir dans une grande maison avec  barrière blanche et mec à muscles, à qui préparer la popote ! Moi, je me voyais finir intermittente du spectacle avec un artiste torturé. J’en avais trouvé un après des petites histoires sans grandes importances et pour ce que ça valait, je l’aimais bien. Parfois j’étais un peu déçue qu’elle ne rentre pas dans mon monde, mais  égoïstement je n’avais moi-même pas envie de rentrer dans le sien.
Et puis voilà, tout a failli s’arrêter. Ma vie a pris un virage, celui d’une maladie qui m’a fait tout remettre en question. La brunette était partie vivre avec son mannequin de série B. J’ai jamais autant pleuré que ce soir là. J’avais pris conscience qu’elle me manquait la petite fille qui balançait mon lapin dans l’escalier et que je ne la retrouverai sûrement jamais. Et puis mon artiste torturé l’avait été un peu trop, il m’avait abandonné en pleins tests médicaux. Les copains  comprenaient pas ou mal qu’à dix sept ans, hélas, j’avais eu moins de chance que les autres, et que je pouvais m’évaporer de ce monde. Je n’avais pas le choix, j’ai grandi, me suis battue, j’ai jamais été aussi courageuse que ça. Et j’ai eu de la chance : un chirurgien compétent, une famille aimante, des amis présents, une sœur qui est revenue.  Elle était partie de chez son armoire à glace, finalement ce n’était pas pour elle ! Et alors elle m’a recherchée tandis que j’essayais moi-même de la retrouvée. Elle a versé des larmes pour moi quand mon corps a crié et elle a soutenue ma renaissance. Moi, j’étais plus grande, plus apte à la voir telle qu’elle était, une femme pas si glaçon que ça finalement.
J’ai appris à la connaître, ou la reconnaître. L’admirant encore et toujours, mais aussi la comprenant davantage. Et j’ai trouvé dans ses mots et dans ses actes nos ressemblances. Une grande sensibilité et ce coté fleur bleue. Des rêves pleins la tête. De la volonté et beaucoup d’humour.  J’ai fini par baisser les barrières qui restaient et je me suis confiée à elle.  Ma brunette a su m’écouter, me conseiller, sécher mes larmes d’amoureuse parfois, et elle s’est un peu ouverte à moi elle aussi.
Petit à petit j’ai intégré son univers. De loin d’abord, partageant ses humeurs, ses coups de cœur, ses looses, pendant que je vivais ma vie d’étudiante parisienne qui m’a cassée en mille morceaux. Et à mesure qu’un homme me brisait, j’ai perçu qu’elle se fêlait aussi. Parce que ça avait de l’importance, oui j’avais de l’importance ! Elle me l’avait dit à moitié pété à son anniversaire où j’avais fait le déplacement paris-clermont juste pour la surprendre un peu.  Parce que comme elle disait j’étais son sang et que je lui avais explosée au visage. Si elle avait pu écouter mes battements de cœur à ce moment là, elle aurait perçu qu’il manquait d’exploser. C’était bien trop de bonheur pour un petit bout de femme comme moi ! Si bien que j’en ai rendu jaloux l’homme qui partageait ma vie : « les « je t’aime » de ta sœur te font plus d’effet que les miens ». Oui, il n’avait pas tord !
Puis j’ai pu m’approcher davantage. Rencontrer plus amplement ses amis qui étaient pour moi des demi-dieux car à chaque fois que je les croisais je les trouvais super.  Passer des soirées avec elle à parler, à glander devant un film, à boire. Faire mine de l’aider dans son projet alors qu’en réalité j’avais grave envie qu’elle me le propose. Parce que je la comprenais maintenant et que oui c’était rigolo, parce que c’était son rêve, parce que j’y crois pour elle, parce que tout en l’aimant aussi fort que je peux aimer quelqu’un, je l’admirais encore.
Et j’ai beau aujourd’hui me demander encore quels mystères tournent autours de ma sœur, vouloir rattraper le temps perdu,  rechercher l’adolescente qu’elle a été,  espérer qu’elle me raconte encore et encore ses bouts de vie qu’elle me cache, la trouver de plus en plus fabuleuse de jour en jour (même si elle est parfois chiante avec ses humeurs), je crois que je ne pourrais jamais être plus fière d’une personne…
Alors oui, ça me paraissait important d’écrire tout ça, pour ce que ça vaut, parce que tout n’est pas dit mais l’essentiel est là : oui, c’est clair, j’aime fort ma grande sœur et je voudrais lui souhaiter un joyeux anniversaire.
Publicités

4 réflexions au sujet de « Pour ce que ça vaut… »

  1. Alors ça, si ce n'est pas une jolie déclaration… J'ai également eu cette période avec mon petit frère. Je l'ai jalousé, je ne nous trouvais aucun point commun, il m'insupportait… Puis, quand je suis partie vivre à Paris et ensuite à Liège, je me suis rendue compte qu'il me manquait beaucoup (MSN apporte si peu finalement).

Partage ton avis

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s